Lecture systémique d’un échec annoncé : La défaite avant la défaite
Dernière mise à jour : 4 juil.
Elle sera peut-être longue et je ne mettrai pas les formes. Parce que je l'écris certes pour partager, mais surtout pour évacuer.
Comme au lendemain de cette nuit tragique où j'ai repris les gants pour vider le poison du gazon sur les pads du coach et les sacs de boxe.
Alors ce soir, rebelote. Mais cette fois sur le papier. J'y extirpe les dernières traces du poison en vous offrant mon analyse avec beaucoup de recul...
... Enfin, je crois. Si vous avez le temps, je vous sers tout chaud mon analyse à froid.
Bonne dégustation.
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La défaite avant la défaite

Il existe des défaites qui naissent sur un terrain de football. Et puis il existe des défaites qui prennent racine bien avant le coup d’envoi.
Le Sénégal n’a probablement pas perdu ce 16e de finale au moment où le penalty belge a fini sa course au fond des filets. Pas davantage lorsque l’égalisation est arrivée en trois minutes alors qu’il ne restait qu’une poignée de secondes à survivre.
En réalité, ce match était peut-être déjà perdu depuis plusieurs mois...
Le football a cette cruauté particulière : il expose publiquement des faillites qui, elles, sont souvent privées, administratives, institutionnelles ou même politiques.
Pendant 85 minutes, le talent a tenu. Certes.
Mais d'un coup sec, le réel a repris ses droits.
Car le football de très haut niveau n’a jamais été un concours de talents individuels. Demandez à la France en 2010.
Les grandes nations ne gagnent pas uniquement grâce à leurs attaquants, leurs gardiens ou leurs sélectionneurs. Elles gagnent avec leurs fédérations, leurs préparateurs physiques, leurs analystes vidéo, leurs psychologues sportifs, leurs logisticiens, leurs médecins, leurs procédures, leurs méthodes et parfois même leurs secrétaires administratifs.
Une Coupe du monde se prépare avec des millions de détails invisibles. Et l’invisible finit toujours par présenter la facture.
Le Sénégal possédait probablement l’un des meilleurs effectifs de son histoire. Peut-être même le meilleur d’Afrique sur le papier.
Mais le football possède une qualité remarquable : il se moque profondément des effectifs sur le papier. Avec le sourire du Joker. Le football récompense les organisations sérieuses et punit les improvisations ambitieuses.
Les joueurs, eux, devaient penser football.
Uniquement football.
Ils ne devaient pas penser aux primes.
Ils ne devaient pas penser aux contrats.
Ils ne devaient pas penser aux querelles administratives.
Ils ne devaient pas penser aux polémiques de sélection.
Ils ne devaient certainement pas penser aux problèmes de gouvernance.
Un joueur de Coupe du monde doit se demander comment attaquer un espace, pas comment fonctionne sa fédération.
Chaque minute d’énergie mentale consacrée à autre chose qu’au terrain constitue déjà une défaite partielle.
Or les récits qui ont émergé après l’élimination ont progressivement dessiné la vraie image : celle d’une sélection qui transportait davantage de bagages que ses seules valises.
Des tensions.
Des frustrations.
Des non-dits.
Des dossiers suspendus.
Des décisions reportées.
Des compromis provisoires.
Le tout soigneusement enveloppé dans ce mécanisme social que le Sénégal maîtrise mieux que quiconque : le Masla. (Eh Seigneur !)
Le masla est une merveille pour préserver la paix. Il l’est beaucoup moins pour gagner des Coupes du monde.
Car le haut niveau possède une caractéristique particulièrement désagréable : il EXIGE que les problèmes soient résolus et non simplement repoussés à plus tard.
Le football moderne est profondément injuste avec les approximations: IL LES EXPOSE. Parfois brutalement.
Pendant longtemps, l’Afrique a cru que le talent pouvait compenser les structures. Pendant longtemps, elle a cru qu’une génération exceptionnelle pouvait suffire à vaincre des systèmes entiers.
Le talent gagne des matchs. Les systèmes gagnent des compétitions. Cette réalité dépasse largement le sport. Elle traverse les administrations. Elle traverse les entreprises. Elle traverse les institutions publiques.
Combien de postes occupés ailleurs par quatre spécialistes sont confiés ici à une seule personne ?
Combien de fonctions considérées comme essentielles dans d’autres environnements sont encore vues chez nous comme des luxes ?
Combien d’organisations africaines fonctionnent grâce au sacrifice individuel plutôt qu’à la solidité de leurs structures ?
L’analyste vidéo convoqué en pleine compétition est presque devenu une métaphore parfaite. Comme si l’on découvrait, au deuxième match d’une Coupe du monde, que le football moderne avait changé quelque part pendant les vingt dernières années.
Nous voulons les résultats des grandes nations sans toujours accepter les investissements invisibles des grandes nations.
Nous voulons les fruits sans financer les racines.
Nous voulons les récoltes sans irriguer les champs.
Puis vient le moment du match. Le ballon roule. La caméra s’allume. Le monde regarde. Et soudain, le terrain devient comptable. Il présente les factures accumulées pendant des mois.
Le plus douloureux dans cette élimination n’est donc peut-être pas la remontée belge. Le plus douloureux est probablement d’avoir découvert que nous la redoutions tous avant même qu’elle ne se produise.
Je regarde les matchs du Sénégal avec mon équipe du quartier. Entre guillemets. Firdawsy FC
Ce groupe d'amis mordus de football avec qui vous foulez les gazons chaque semaine pour rattraper un rêve de gosse et partager, entre deux tacles et trois éclats de rire, un moment thérapeutique que seuls les amoureux du ballon comprennent vraiment.
Lorsque le deuxième but est arrivé, nous ne nous sommes pas regardés. Nous n'en avions pas besoin. Nous avons tous ressenti exactement la même chose.
Le karma du football était venu nous rendre visite.
Comme pour nous annoncer ce que nous savions déjà en tant que passionnés, mais que nous refusions encore en tant que patriotes.
Cette sensation étrange de voir arriver quelque chose qui semblait déjà écrit ailleurs. Comme si le match venait simplement de recevoir sa traduction sportive.
Parce qu'il est rare, très rare, qu'une équipe survive à un scénario pareil.
La Belgique n’a peut-être pas seulement renversé le Sénégal. Elle a peut-être révélé le coût réel de tout ce que nous continuons collectivement à considérer comme secondaire.
Car les grandes compétitions possèdent une dernière cruauté : elles ne mentent jamais longtemps. Elles finissent toujours par montrer ce qu’une organisation est réellement lorsqu’elle est placée sous la pression maximale.
Et parfois, ce qu’elles montrent n’est pas un problème de football.
C'est un problème de société à qui l'on a simplement enfilé un maillot de football.
SRP LI REK !
Dans mes maigres pensées





Wonderfully said