Une loi est votée. Et nous, qu’en avons-nous retenu ?
Ce que la réception d’une loi sur la cybersécurité nous dit de notre culture numérique
Dimanche dernier, ou presque, une loi importante a été votée. Enfin, importante… disons plutôt qu’elle concerne des choses importantes. La sécurité numérique. Les infrastructures critiques. Les systèmes d’information. Les données. La cybersécurité.
Bref, tout ce qui constitue une bonne partie du décor invisible dans lequel nous vivons désormais. La loi a été adoptée à l’unanimité. 127 députés ont voté pour. Et puis Internet a continué sa vie.
Les débats aussi.
On a félicité. On a commenté. On a parlé de souveraineté numérique. De cybersécurité. Du Sénégal qui avance. De ce qu’il faudra maintenant faire.
Mais une question m’a intrigué.
Combien d’entre nous ont réellement essayé de comprendre ce que contient cette loi ?
Pas les informaticiens.
Pas les juristes.
Pas ceux dont c’est le métier.
Nous. Les autres.
Une loi est votée. Mais qui la comprend ?
Dans l’espace public que j’ai pu observer, les réactions autour de cette adoption semblent avoir davantage porté sur le contexte politique, les félicitations, la souveraineté numérique ou la nécessité de passer à l’action que sur le contenu même du texte.
Ce contraste est intéressant. Car cette loi touche pourtant à des sujets qui sont déjà très concrets dans nos vies : la sécurité des systèmes numériques, les infrastructures critiques, les données et les incidents de cybersécurité.
Et c’est là que le sujet devient moins juridique que social.
Le problème n’est peut-être pas la loi.
C’est notre rapport à la loi.
Nous sommes une drôle de société.
Nous pouvons passer deux heures à débattre d’une phrase prononcée par un député. Nous pouvons analyser une nomination, une déclaration, une polémique. Nous pouvons faire plusieurs centaines de commentaires sur une publication.
Mais demandez-nous ce que contient une loi qui organise quelque chose d’aussi concret que notre environnement numérique… et soudain, le sujet devient « technique ».
Et c’est peut-être là que se trouve la vraie question : pourquoi certains sujets deviennent-ils spontanément des sujets citoyens, tandis que d’autres restent enfermés dans le cercle des experts ?
La donnée personnelle : un exemple parfait
Prenons simplement nos données personnelles.
Nous en produisons toute la journée.
Nous les donnons à des banques, à des opérateurs téléphoniques, à des plateformes, à des administrations, à des écoles, à des commerces, à des applications.
Nous photographions nos enfants. Nous partageons notre localisation. Nous enregistrons nos conversations. Nous remplissons des formulaires. Nous créons des comptes. Nous acceptons des conditions d’utilisation que nous ne lisons presque jamais.
Et pourtant, la question de savoir ce que devient cette information une fois qu’elle a quitté notre téléphone reste souvent une question d’experts.
Peut-on véritablement protéger quelque chose dont on ne perçoit pas la valeur ?
La cybersécurité n’est plus un sujet réservé aux informaticiens.
Pendant longtemps, on pouvait considérer la cybersécurité comme une affaire d’administrateurs systèmes, d’ingénieurs réseau ou de spécialistes de la sécurité informatique.
Ce temps est révolu.
Quand une banque protège ses systèmes, notre argent est concerné.
Quand un hôpital protège ses systèmes, notre santé et nos informations sont concernées.
Quand une administration protège ses bases de données, notre identité et nos informations sont concernées.
Quand une infrastructure critique est attaquée, c’est parfois la continuité d’un service essentiel qui est en jeu.
Alors une question s’impose : si le numérique est devenu une infrastructure de souveraineté, la culture numérique et la culture de la cybersécurité ne devraient-elles pas devenir une composante de la culture citoyenne ?
Comprendre une loi, ce n’est pas devenir juriste
Sensibiliser les citoyens aux données personnelles ne signifie pas transformer chacun en juriste, en informaticien ou en expert en cybersécurité. Il s’agit simplement de permettre à chacun de comprendre suffisamment pour poser les bonnes questions.
Quelles données est-ce que je donne ?
À qui ?
Pourquoi ?
Où sont-elles stockées ?
Combien de temps seront-elles conservées ?
Qui peut y accéder ?
Que se passe-t-il si elles sont volées ?
Ces questions commencent dans notre téléphone, notre ordinateur, notre compte bancaire, notre dossier médical, notre inscription scolaire, notre activité professionnelle. Elles deviennent ensuite des questions de société.
Le véritable enjeu est peut-être culturel Une loi peut être excellente. Elle peut même être techniquement ambitieuse. Mais une loi ne produit pas à elle seule une culture de la sécurité.
Au-delà des textes, il restera toujours les comportements humains.
Le mot de passe faible.
Le lien sur lequel on clique.
Le document qu’on transfère.
La photo qu’on publie.
La donnée que l’on communique sans réfléchir.
L’autorisation que l’on accepte sans la lire.
La cybersécurité est aussi une affaire de culture.
Et nous, dans tout ça ?
Peut-être que la véritable question que nous pose cette loi n’est donc pas seulement celle de la cybersécurité. Elle est beaucoup plus simple.
Sommes-nous devenus suffisamment numériques pour comprendre les règles qui organisent notre vie numérique ?
Parce qu’une démocratie ne se mesure pas seulement au nombre de lois qu’elle vote. Elle se mesure aussi à la capacité de ses citoyens à comprendre celles qui les concernent.
Et à l’heure où nos vies, nos relations, notre argent, notre travail, notre santé et même notre identité passent de plus en plus par des systèmes numériques, comprendre la donnée qui nous concerne devient peut-être une nouvelle forme de culture citoyenne.
C’est peut-être cela, finalement, le vrai sujet.





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